J’ai posé Maman dans la cheminée

J’ai posé Maman dans la cheminée

Être femme de ménage n’est pas seulement un métier.

C’est une intelligence. Une diplomatie. Une science exacte de l’humain en pantoufles.

Ce jour-là, juste avant Noël, je faisais mon passage hebdomadaire dans une maison où Maman était venue passer les fêtes chez sa belle-famille. Les clients étaient sortis faire une course de dernière minute. Nous étions donc seules. Elle et moi. Et son déambulateur.

Comme toujours, je terminais par la serpillière. Avant d’attaquer les toilettes, je demandai très gentiment à cette dame si elle avait besoin d’y aller. Très âgée, se déplaçant avec son fidèle engin à roulettes, je voulais éviter de lui transformer le carrelage en patinoire olympique.

D’une voix claire, nette, définitive :

— Non, je n’ai pas besoin maintenant.

Parfait.

Je lance donc le lavage, bloquant toute possibilité d’accès aux toilettes. Trois ou quatre mètres plus loin, j’entends une petite voix venant du salon :

— En fait… je vais aller me soulager.

Dans ma tête, à cet instant précis :

Non. Ce n’est pas possible. C’est une caméra cachée.

Et là, je vois passer sous mon nez un déambulateur suivi d’une paire de jambes fragiles, déterminées, qui me laissent derrière elles de jolies traces humides parfaitement parallèles.

Je ne dis rien. Je respire. Je nettoie à nouveau. Je me dis que ce n’est qu’un petit bug de connexion entre la vessie et le cerveau de Maman.

Eh bien non.

À peine reposée devant la cheminée, cinq minutes plus tard :

rebelote.

Deuxième tour.

Et cette fois, le sol était fraîchement lavé. Très fraîchement.

Sur le coup, mes bras tombent comme un poil lâché. Mon cerveau se met en grève. Je sens une douce fumée commencer à sortir par mes oreilles. Je regarde les dégâts, je nettoie encore. Mon temps de travail touche à sa fin. Je rêve déjà d’air frais, de silence, de liberté.

Eh bien non.

La petite voix revient :

— Vous pourriez allumer les guirlandes de Noël ?

Bien sûr.

Je comprends. J’obéis. Le jour décline, et c’est vrai que c’est joli, toutes ces lumières multicolores dans l’attente du retour de la famille.

Et c’est là que tout bascule.

Tous les éclairages sont réglables en intensité.

Je tourne le bouton à droite. Pas bien.

À gauche. Trop fort.

Un peu. Trop peu.

Encore. Pas comme ça.

J’ai beau tourner, ajuster, négocier avec la lumière et mon système nerveux, rien ne convient aux yeux experts de Maman. Je m’exécute assez longtemps pour que mes nerfs prennent définitivement le dessus sur ma raison.

Je choisis la position qui me convient.

Je souhaite un joyeux Noël à cette dame.

Et je pars.

Je m’effondre dans ma voiture.

Je roule.

Et au bout de deux kilomètres, je m’imagine poser Maman dans la cheminée.

Et là…

J’éclate de rire

Ma liberté à tout prix

La magie de Noël

La magie de Noël s’est arrêtée brutalement le jour où mon abruti de père m’a demandé d’aller chercher ses chaussons dans sa chambre. Comme un petit chien de chasse bien dressé, une fillette gentille, déjà soumise au désir de l’homme, je me suis exécutée. J’étais fière. Présente. Heureuse de servir à quelque chose. Je suis partie aussitôt, sans réfléchir. J’ai cherché longtemps : autour du lit, derrière la porte. Puis je me suis jetée tête la première sous le lit. De moi, il ne restait plus que deux petites brindilles terminées par des chaussettes. Deux allumettes. Le reste avait disparu sous le lit parental. Et là, avec une grande stupeur, je n’ai pas trouvé ses chaussons.

J’ai trouvé un secret. Bien rangées, alignées, serrées les unes contre les autres, il y avait des boîtes emballées dans de jolis papiers colorés. Chacune décorée d’un bolduc soigneusement noué. Je suis restée là, les yeux écarquillés. Je ne comprenais rien. C’était quoi, tout ça ? À la veille de Noël, pourquoi tous ces cadeaux ?

Le Père Noël était pourtant censé passer par le trou de la cheminée, celle de la grosse chaudière qui faisait peur à tout le monde. Quand elle grondait, qu’elle faisait ses bruits étranges, au point qu’un jour elle nous avait tous fait sortir de la maison en courant. Après un long moment, j’ai reculé sur les coudes.

En sortant, j’ai ramassé les chaussons de ce père. Penaude, je suis retournée dans le salon. À part, j’ai tout raconté à ma jumelle. Chaque détail. Elle ne m’a pas crue. En plus du choc, je devenais menteuse. Il me restait un espoir : imaginer que, le lendemain matin, aucun de ces cadeaux ne se trouverait sous le sapin. Et que d’autres apparaîtraient.

Après tout, peut-être étaient-ils destinés à de lointains anniversaires. Plus tard, maman nous a envoyées au lit : le Père Noël ne passait que si l’on dormait. Cette nuit-là, j’ai mis longtemps à trouver le sommeil. La magie, déjà, partait en fumée dans ma tête. Au petit matin, je me suis levée d’un bond.

J’ai couru aussi vite que mes pieds le pouvaient. Le mal était fait. Sous le sapin, tous les paquets étaient là. Bien organisés. Bien posés. Les mêmes.

Ce jour-là, j’ai compris que même le Père Noël n’était qu’une illusion de plus, inventée par l’homme pour l’homme

Tesseire – Enterrement de 1ère classe

Tesseire – Enterrement de 1ère classe

Frédérique Japhet

Teissere un de mes plus tendre souvenirs

Parce que les sirops remplissaient les placards de la cuisine de mamie.

Parce que je traversais le pré qui me séparait de ma gourmandise en courant.

Parce que j’adorais plonger la tête dans ces grands verres frais, parfumés au citron, à la menthe, à la fraise — et à tant d’autres saveurs oubliées.

Parce que je suis enracinée à mon histoire, comme cette entreprise l’est à son terroir grenoblois, née ici avant de mûrir à Crolles.

Parce que nous avons grandi ensemble, portées par des valeurs humaines, simples et solides.

Alors oui, devant un tel gâchis, je suis triste.

Teisseire, née au début du XVIIIᵉ siècle à Grenoble, suit un long chemin qui mène d’une petite fabrique de liqueurs au cœur de la ville à un site industriel majeur à Crolles, aujourd’hui promis à la fermeture avec transfert de la production au Havre et un plan social touchant plus de 200 salariés.

Des origines grenobloises aux sirops

L’entreprise naît vers 1720 à Grenoble, sous la forme d’une petite activité de liquoriste‑vinaigrier travaillant les fruits et les plantes locales. Elle se fait d’abord connaître par une liqueur de cerise (ratafia) qui assure sa réputation et sa prospérité, bien avant que le sirop de fruits ne devienne le cœur de l’activité. Au fil des générations, Teisseire reste une affaire familiale grenobloise, intégrée au tissu économique local et à la bourgeoisie négociante de la région.

Au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, la maison consolide sa position de fabricant de liqueurs tout en amorçant une diversification vers des préparations sans alcool, dans un contexte où la consommation de sirops se développe avec les nouveaux modes de vie urbains. La marque commence à dépasser le strict cadre grenoblois pour s’imposer sur un marché plus large, tout en conservant ses racines iséroises.

Une usine au cœur de Grenoble puis la bascule vers Crolles

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, l’usine Teisseire reste située en plein centre de Grenoble, au point que les habitants évoquent encore les odeurs caractéristiques qui se dégageaient du site de production. Ce site urbain incarne à la fois la proximité entre l’usine et la ville et un type d’industrialisation où la production se mêle au tissu quotidien des quartiers.]

En 1971, dans un mouvement typique de l’époque, Teisseire quitte le centre‑ville pour s’installer à Crolles, à une vingtaine de kilomètres de Grenoble, sur un site industriel moderne situé avenue Ambroise‑Croizat. Cette relocalisation périphérique permet d’augmenter les capacités de production et d’adapter l’outil industriel aux contraintes contemporaines (volumes, logistique, normes), tout en maintenant la marque dans le bassin grenoblois. Au fil des décennies, l’usine de Crolles devient un repère majeur de l’économie locale et un élément central de l’identité industrielle de la commune.

Intégration dans des groupes et mutations du marché

Progressivement, Teisseire passe sous le contrôle de groupes plus importants, dans un mouvement de concentration typique de l’agroalimentaire européen. La marque est notamment intégrée à la fin du XXᵉ siècle au sein d’alliances et de groupes spécialisés dans les boissons et les produits de grande consommation, ce qui renforce sa diffusion nationale tout en l’insérant dans une logique de pilotage à distance.

Dans les années 2010‑2020, Teisseire se retrouve au sein d’un ensemble contrôlé par le groupe Carlsberg, avec des liens industriels forts avec Slaur‑Sardet, embouteilleur et conditionneur basé au Havre. Le marché du sirop évolue alors sous l’effet des changements de consommation (moins de sucre, diversification des boissons, concurrence des softs et des marques de distributeurs) et de la hausse des coûts de production. Ces transformations pèsent sur les marges et sur la rentabilité du site de Crolles, dont les performances financières se dégradent selon la direction.

La décision de fermer Crolles et les transferts de production

Le 16 octobre 2025, la direction annonce en comité social et économique la fermeture programmée de l’usine de Crolles à l’horizon d’avril 2026, dans le cadre d’une réorganisation profonde des activités. Le projet prévoit l’arrêt complet de la production sur ce site historique, avec le transfert de la fabrication des sirops vers le Havre, sur le site de Slaur‑Sardet, et la mise en place de partenariats industriels pour maintenir les volumes de production en France.

Ce plan se traduit par 205 postes concernés à Crolles, 38 créations annoncées dans d’autres fonctions ou sites, soit 167 suppressions nettes d’emplois. La direction invoque une situation économique « extrêmement difficile », un marché « en mutation » et une forte hausse des coûts, ainsi qu’une chute brutale du résultat d’exploitation sur une période récente.Les organisations syndicales contestent cette justification et parlent d’un choix stratégique, en soulignant qu’une entreprise historiquement rentable ne devient pas durablement déficitaire sans décisions de gestion lourdes.

Un choc social et symbolique dans le Grésivaudan

L’annonce de la fermeture provoque une forte mobilisation des salariés, qui entrent en grève dès l’automne 2025 pour défendre leurs emplois et leur outil de travail. Les syndicats dénoncent une « catastrophe » sociale pour les 205 familles concernées et rappellent que nombre de salariés ont effectué toute leur carrière à Teisseire, dans un contexte de fragilisation générale de l’industrie française.

Les élus locaux parlent d’un « séisme affectif » pour Crolles, rappelant que l’usine, implantée depuis 1971, est au cœur de l’identité économique et sociale de la commune et du bassin du Grésivaudan. Des responsables politiques régionaux et nationaux demandent l’implication de l’État et de la Région pour tenter de préserver l’emploi, interroger la stratégie du groupe et explorer des pistes de reprise industrielle du site. Des mobilisations locales rassemblent salariés, habitants et autres industriels du territoire, dans une dénonciation plus large de la désindustrialisation.

De la maison grenobloise au symbole de désindustrialisation

En un peu plus de trois siècles, Teisseire est ainsi passée d’une petite maison de liqueurs grenobloise, installée au cœur de la ville, à une grande marque de sirops intégrée à un groupe international, dont l’outil industriel isérois est aujourd’hui menacé de disparition. La fermeture programmée de Crolles concentre le contraste entre une marque devenue familière dans tout le pays, et un ancrage industriel local fragilisé, au prix de pertes d’emplois, de savoir‑faire et de repères pour tout un territoire.

 

Frédérique Japhet

Aujourd’hui est mon dernier jour

Aujourd’hui est mon dernier jour.
Pas le dernier de ma vie — non — mais le dernier de celle d’avant.
Cette nuit, tel un serpent qui sait exactement quand se délester de son passé, je vais changer de peau.
Pas pour une autre plus lisse, plus sage ou plus discrète…
Non.
Pour une carapace aux couleurs psychédéliques, vibrante, assumée, impossible à rater même dans le noir.
Et comme une chenille têtue qui refuse de croire que le sol est sa seule destinée, je vais abandonner ce qui me restait de vieille peau, m’enrouler dans ma chrysalide intérieure et, au petit matin, me réveiller papillon.
Papillon de combat, s’il en existe.
J’ai retrouvé mes yeux bleus.
Le voile noir qui s’y était posé — épais comme une nuit sans lune — a explosé sous la pression d’un torrent de larmes.
Pas quelques gouttes élégantes : un déluge, une marée qui nettoie tout ce qu’elle touche.
Éblouie par cette lumière nouvelle, traversée par une vérité presque sauvage, j’ai enfin compris qui je suis.
J’ai reconnu ma force.
Elle était là depuis longtemps, en attente, patiente comme un animal qui observe.
Alors oui : aujourd’hui est mon dernier jour.
Et demain, demain sera mon premier.
Frédérique Japhet