Je suis. POINT.

Une vie entière à douter. À ce stade-là, ce n’était plus un trait de caractère, c’était un hobby.
Et puis une nuit. Une seule. Comme quoi, tout ce temps à chercher… pour finir par tomber dessus sans prévenir.
J’adore mon sens du timing. Ce matin, je me réveille… et là, moment gênant : moi.
Pas la version que je raconte. Pas celle que j’adapte selon l’audience.
Pas celle qui demande discrètement : “tu valides ou pas ?” Non. La version sans témoin. Autant dire… la vraie.
Ça surprend. Avant, cette sensation, je la connaissais. Enfin… “connue”, c’est un grand mot.
Disons que je la croisais de temps en temps, comme une connaissance un peu floue : “tiens, toi ? Ça faisait longtemps… bon, tu restes ? … ah non, tu pars déjà.”
Durée moyenne : une heure. Deux, les grands jours. Le temps d’y croire… puis de tout démonter moi-même comme une grande.
Championne du monde du sabotage discret. Sans médaille, mais avec beaucoup d’entraînement. Et là… aujourd’hui… problème.
Ça ne part pas. Aucune fuite. Aucune remise en question automatique.
Aucun “attends, vérifie quand même que t’es pas en train de te raconter une connerie”.
Non. Silence radio côté doute. Alors forcément, au début, j’ai cherché le bug. Parce que bon… moi sans doute, c’est suspect.
Mais non. C’est juste… là. Stable. Calme. Presque insolent.
Et là, gros moment de lucidité : j’ai passé des années à chercher à l’extérieur un truc qui ne pouvait, littéralement, exister qu’à l’intérieur.
Faut quand même avoir un certain sens de la logique pour se perdre à ce point.
Je force le respect. J’ai cru les autres.
Leurs mots. Leurs regards.
Leurs validations à durée limitée, façon yaourt périmé au bout de 24h. Et moi derrière : “Non mais cette fois c’est bon, j’ai compris.” (Spoiler : pas du tout.) Mais aujourd’hui… fini. Je n’ai plus besoin d’y croire. Je n’ai même plus besoin d’en parler.
Et ça, pour quelqu’un qui adorait analyser, expliquer, décortiquer… c’est presque violent. Je vais juste vivre.
Sans commentaire audio. Sans notice. Sans venir faire un exposé sur “comment j’ai enfin trouvé qui je suis” (on s’en remettra).
Parce que cette fameuse “NRJ”, ce truc que je traitais comme une quête mystique… c’était moi depuis le début.
Oui. Moi.
La même que celle qui doutait.
La même que celle qui cherchait partout.
La même que celle qui compliquait tout avec une constance admirable.
Rien n’a changé. Sauf que maintenant… j’ai arrêté de me raconter des histoires. Je ne me suis pas transformée. Je ne me suis pas améliorée. Je me suis juste arrêtée… de me fuir.
Et visiblement, ça suffit. Aujourd’hui ? Plus besoin du regard des autres. Plus besoin de validation. Plus besoin de vérifier si j’existe.
Plot twist : j’existe même quand personne ne regarde. Incroyable concept.
Et le monde ? Je le regarde comme j’ai envie.
Pas comme il faut. Pas comme ça rassure. Pas comme ça fait plaisir. Juste comme moi je le ressens. Et franchement… après tout ce cinéma… c’était d’une simplicité presque vexante.
Comme quoi, des fois, le problème, c’était moi.
Mais pour une fois… j’ai arrêté d’être mon propre problème.
Et ça, c’est un sacré progrès.

Les pros du fond ( version sans bouée )

Bon ou mauvais...
les deux laissent des traces.
Profondes.
Tellement profondes que moi-même, je n'ai jamais trouvé le fond.
A croire que j'y ai élu domicile.
Certains m'ont rencontrée là.
Pas par hasard.
On ne tombe pas chez moi.
On descend.
Et en général...
on ne descend pas léger.
Ils ont senti.
Pas regardé.
Pas analysé.
Senti.
Cette intensité qui déborde,
qui dérange un peu.
qui attire beaucoup.
Ceux-là ne cherchent pas à comprendre.
Ils restent.
mes pères.
Mes repères.
Au fond...
Je les aime.
Et puis il y a les autres.
Les courageux du Dimanche.
Ceux qui pensent gérer.
Ceux qui veulent voir "jusqu'où ça va"
Spoiler:
pas très loin.
Ils touchent,
ils testent,
ils prennent...
et quand ça devient trop vrai,
trop brut,
trop moi...
ils cassent.
Et ils remontent.
Vite.
Comme si le problème venait du fond.
Alors oui, parfois ,ça pique.
je pleure un peu.
je crie beaucoup.
je me dis que la prochaine fois...
je ferai attention.
Et puis la prochaine fois arrive.
Et je replonge.
Evidemment.
Parce qu'au fond...
je ne sais pas vivre autrement.
Et entre nous...
Si un jour je deviens "normale"...
c'est là
qu'il faudra vraiment s'inquiéter...

J’ai posé Maman dans la cheminée

J’ai posé Maman dans la cheminée

Être femme de ménage n’est pas seulement un métier.

C’est une intelligence. Une diplomatie. Une science exacte de l’humain en pantoufles.

Ce jour-là, juste avant Noël, je faisais mon passage hebdomadaire dans une maison où Maman était venue passer les fêtes chez sa belle-famille. Les clients étaient sortis faire une course de dernière minute. Nous étions donc seules. Elle et moi. Et son déambulateur.

Comme toujours, je terminais par la serpillière. Avant d’attaquer les toilettes, je demandai très gentiment à cette dame si elle avait besoin d’y aller. Très âgée, se déplaçant avec son fidèle engin à roulettes, je voulais éviter de lui transformer le carrelage en patinoire olympique.

D’une voix claire, nette, définitive :

— Non, je n’ai pas besoin maintenant.

Parfait.

Je lance donc le lavage, bloquant toute possibilité d’accès aux toilettes. Trois ou quatre mètres plus loin, j’entends une petite voix venant du salon :

— En fait… je vais aller me soulager.

Dans ma tête, à cet instant précis :

Non. Ce n’est pas possible. C’est une caméra cachée.

Et là, je vois passer sous mon nez un déambulateur suivi d’une paire de jambes fragiles, déterminées, qui me laissent derrière elles de jolies traces humides parfaitement parallèles.

Je ne dis rien. Je respire. Je nettoie à nouveau. Je me dis que ce n’est qu’un petit bug de connexion entre la vessie et le cerveau de Maman.

Eh bien non.

À peine reposée devant la cheminée, cinq minutes plus tard :

rebelote.

Deuxième tour.

Et cette fois, le sol était fraîchement lavé. Très fraîchement.

Sur le coup, mes bras tombent comme un poil lâché. Mon cerveau se met en grève. Je sens une douce fumée commencer à sortir par mes oreilles. Je regarde les dégâts, je nettoie encore. Mon temps de travail touche à sa fin. Je rêve déjà d’air frais, de silence, de liberté.

Eh bien non.

La petite voix revient :

— Vous pourriez allumer les guirlandes de Noël ?

Bien sûr.

Je comprends. J’obéis. Le jour décline, et c’est vrai que c’est joli, toutes ces lumières multicolores dans l’attente du retour de la famille.

Et c’est là que tout bascule.

Tous les éclairages sont réglables en intensité.

Je tourne le bouton à droite. Pas bien.

À gauche. Trop fort.

Un peu. Trop peu.

Encore. Pas comme ça.

J’ai beau tourner, ajuster, négocier avec la lumière et mon système nerveux, rien ne convient aux yeux experts de Maman. Je m’exécute assez longtemps pour que mes nerfs prennent définitivement le dessus sur ma raison.

Je choisis la position qui me convient.

Je souhaite un joyeux Noël à cette dame.

Et je pars.

Je m’effondre dans ma voiture.

Je roule.

Et au bout de deux kilomètres, je m’imagine poser Maman dans la cheminée.

Et là…

J’éclate de rire

Ma liberté à tout prix

La magie de Noël

La magie de Noël s’est arrêtée brutalement le jour où mon abruti de père m’a demandé d’aller chercher ses chaussons dans sa chambre. Comme un petit chien de chasse bien dressé, une fillette gentille, déjà soumise au désir de l’homme, je me suis exécutée. J’étais fière. Présente. Heureuse de servir à quelque chose. Je suis partie aussitôt, sans réfléchir. J’ai cherché longtemps : autour du lit, derrière la porte. Puis je me suis jetée tête la première sous le lit. De moi, il ne restait plus que deux petites brindilles terminées par des chaussettes. Deux allumettes. Le reste avait disparu sous le lit parental. Et là, avec une grande stupeur, je n’ai pas trouvé ses chaussons.

J’ai trouvé un secret. Bien rangées, alignées, serrées les unes contre les autres, il y avait des boîtes emballées dans de jolis papiers colorés. Chacune décorée d’un bolduc soigneusement noué. Je suis restée là, les yeux écarquillés. Je ne comprenais rien. C’était quoi, tout ça ? À la veille de Noël, pourquoi tous ces cadeaux ?

Le Père Noël était pourtant censé passer par le trou de la cheminée, celle de la grosse chaudière qui faisait peur à tout le monde. Quand elle grondait, qu’elle faisait ses bruits étranges, au point qu’un jour elle nous avait tous fait sortir de la maison en courant. Après un long moment, j’ai reculé sur les coudes.

En sortant, j’ai ramassé les chaussons de ce père. Penaude, je suis retournée dans le salon. À part, j’ai tout raconté à ma jumelle. Chaque détail. Elle ne m’a pas crue. En plus du choc, je devenais menteuse. Il me restait un espoir : imaginer que, le lendemain matin, aucun de ces cadeaux ne se trouverait sous le sapin. Et que d’autres apparaîtraient.

Après tout, peut-être étaient-ils destinés à de lointains anniversaires. Plus tard, maman nous a envoyées au lit : le Père Noël ne passait que si l’on dormait. Cette nuit-là, j’ai mis longtemps à trouver le sommeil. La magie, déjà, partait en fumée dans ma tête. Au petit matin, je me suis levée d’un bond.

J’ai couru aussi vite que mes pieds le pouvaient. Le mal était fait. Sous le sapin, tous les paquets étaient là. Bien organisés. Bien posés. Les mêmes.

Ce jour-là, j’ai compris que même le Père Noël n’était qu’une illusion de plus, inventée par l’homme pour l’homme